Comment trouver l’origine d’un nom de lieu ? Un exemple…

Trouver l’origine d’un nom de lieu est assez technique, car un nom de lieu peut avoir plusieurs sens à la fois, en fonction des périodes de l’Histoire.

Il existe des millions de noms de lieux. Chacun correspond à un terroir et à une histoire particulière. Rappelons d’emblée que l’Histoire n’est pas une science exacte, et que c’est une science humaine en constante progression.

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Sinon, vous pouvez lire cet article pour savoir comment s’y prendre avec les méthodes et les outils proposés ci-dessous.

Trouver le sens et l’origine d’un nom de lieu est une science assez récente qui s’appelle la toponymie. Beaucoup d’interprétations toponymiques sont actuellement transmises sans véritable analyse. Je vous donne à titre d’exemple ma propre analyse d’un nom rare : Cangey, commune d’Indre-et-Loire.

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Lien pour obtenir le livre de Cangey, histoire par ses noms de lieux dont voici un extrait :

Cangey, Cangy : coudé

Dans leur Dictionnaire étymologique des noms de lieux en France, édité en 1963, Albert Dauzat et Charles Rostaing, proposait pour Cangey l’interprétation suivante : « ne peut être phonétiquement un Candiacum ; Comiacum du nom d’homme gaulois Commios et suffixe –acum est assez vraisemblable. »

Ernest Nègre, dans sa Toponymie générale de la France, éditée en 1990, propose comme interprétation, un nom propre romain Candidius, avec le suffixe –acum, interprétation tirée de Onomasticon totius latinitatis, de Joseph Perrin, édité en 1940.

Ces interprétations ont été depuis reprises sans grands changements, sans critique ni études supplémentaires, par Jean-Marc Pesson et Jean-Marie Cassagne, dans leur ouvrage sur l’Origine de noms de villes et villages d’Indre-et-Loire, paru aux éditions Bordessoules en 2001 : Pour certains, Cangey constitue l’héritière de l’ancienne Cominacum ou villa de Commios. Le village s’est donc développé à partir du domaine du Gaulois Commios, un riche propriétaire terrien de l’époque gallo-romaine. D’autres spécialistes estiment que, d’un point de vue phonétique, Commios ne peut amener le nom de CANGEY. Le nom a ensuite évolué en CANDIACUM, devenu CANGEIUM au XIIe siècle.

Comment ont été construites ses anciennes interprétations ?

Ces interprétations ont été construites à partir d’ouvrages d’inventaire de la langue latine tout d’abord édités par des Italiens, comme Egidio Forcellini et son Lexicon totius latinitatis, à la fin du XVIIIe siècle, et par des Allemands avec le Thesaurus Linguae Latinae. Ces travaux, compilés dans la seconde moitié du XIXe siècle, ont été ensuite repris en France au début du XXe siècle par des Français en ne prenant en compte que les données onomastiques, notamment par Joseph Perrin, vers 1913-1920, avec son Onomasticon totius latinitatis, ouvrage qui servit de base aux premières études de toponymie française engagées notamment et principalement par Albert Dauzat et Charles Rostaing, puis par Ernest Nègre. Ces travaux ne s’intéressèrent qu’à l’onomastique et essentiellement qu’à l’anthroponymie, c’est-à-dire aux noms propres de personnes rencontrées dans la littérature latine ou à travers l’épigraphie. Leurs recherches et leurs volumineux dictionnaires n’ont pas pris en compte la géographie, la géologie, ou même le terroir. C’est ainsi qu’une foultitude de toponymes se sont retrouvés affublés d’une interprétation anthroponymique sans plus de recherches et d’explications.

Sortir de l’anthroponymie…

Joëlle Doron se distingue un peu dans la revue Ambacia en attribuant à Cangé la traduction gauloise de con-ceton, « le bois de la hauteur ».

Stéphane Gendron, dans son ouvrage paru en 2012 : L’origine des noms de lieux de l’Indre-et-Loire, communes et anciennes paroisses, aux éditions Hugues de Chivre, fait avancer considérablement la recherche en sortant du champ anthroponymique. Sur Cangé, il écrit : « De Comiacum « domaine de Com(m)ios » ou Cumbiacum « domaine de la vallée ». Pour obtenir le maintien de l’initiale Cang-, il faut partir de Com(m)ios, nom d’homme gaulois bien attesté (Dauzat et Rostaing 1964 ; Delamarre 2007), éventuellement du gaulois cumba « creux, vallée » (à l’origine du français combe et des noms de lieux Combe, Combes, Comps, etc.). Ce sont les deux hypothèses avancées par Gérard Taverdet pour Congé, commune de la Sarthe (Taverdet 2003). En Indre-et-Loire, Cangey a pour homonymes Cangé, hameau et château de Saint-Avertin (Cangeium XIIe s.) et Cangé, village de Saint-Martin-le-Beau (Cangé 1577). Autres explications : nom d’homme romain Candius (Morlet 1985), le nom de personne romain Candidius. Mais Candiacum ou Candidiacum auraient dû aboutir à Changé (forme attestée, ainsi que Changis, Changy). »

Nous ne pouvons pas, à notre avis, pour Cangé, et bien d’autres toponymes, retenir les interprétations liées, soi-disant, à des noms propres de grands propriétaires terriens gaulois ou romains, voire germains. L’étude du lieu en lui-même n’ayant pas été mise en rapport avec un sens plus probable du nom.

Ce que peut nous apprendre également l’anthroponymie est que le terme cange, désigne, un changeur, un banquier, et que Cangé, signifierait « changé ». Ce nom vient d’un mot gaulois qui donna en latin cambire, puis le verbe de bas-latin cambiare, qui désigne l’échange, le troc.

Le terme gaulois cambo-, désigne une courbe, un méandre. Xavier Delamarre nous fait un inventaire de son utilisation dans son Dictionnaire de la langue gauloise. Cambo apparaît comme le premier terme de nombreux noms de lieux : Cambo-ritum, le gué du méandre, qui a donné Chambord (Loir-et-Cher, Eure), Chambors (Oise), Chamboret (Haute-Vienne), etc., Cambo-dunum, le fort du méandre, qui a donné Kempten (Bavière), Chambezon (Haute-Loire), Chandon (Suisse), etc., Cambo-randa, où la frontière fait un coude, qui a donné Chamarande (Haute-Savoie, Ain, Haute-Marne), Cambo(n)-, le méandre a donné les innombrables Cambon, Chambon, Chambonas. Ce nom désigne un coude de rivière, un méandre. Le français dialectal a un mot chambon pour désignait un terrain fertile, la partie concave d’un méandre étant formée d’alluvions riches.

Les noms propres Cambo, Cambus, signifie courbé, tordu. Le sens du mot cambo– est donné par le celtique insulaire. En vieil irlandais, camb, camm, signifie courbe, courbé, tordu. En gallois, cam, en vieux breton, camm, et en breton kamm, signifient courbé, tordu, de travers. Il y a par ailleurs une forme qui désigne la courbure, le grec kampe, le lithuanien kampas signifie même le coin, l’angle. L’indo-européen –mp– donnant le –mb– celtique.

Notons pour compléter que le terme français cambré, provient du latin camur, qui signifie courbé, voûté, recourbé en dedans, et qui semble provenir de la même racine.

En première conclusion, on peut rapprocher Cangé de la famille des Chambon, pour désigner un méandre ou un lieu tordu, courbé.

Cette interprétation semble bien fonctionner à propos du lieu-dit Cange, sur la commune de Lalinde, en Dordogne, auprès du dernier grand méandre de cette rivière dans sa descente du Massif-Central.

Partir à l’exploration de noms proches…

Cette interprétation fonctionne également très bien pour le Cangé de Saint-Avertin, en Indre-et-Loire, qui désigne aujourd’hui un château Renaissance construit sur le coteau du Cher et faisant face à une prairie portant le nom de Prairie de Cangé et situé dans le seul méandre remarquable de la rivière du Cher entre Mareuil-sur-Cher, limite de la Touraine en Loir-et-Cher, et l’ouest de la ville de Tours, soit sur une distance d’une quarantaine de kilomètres.

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Cette hypothèse peut également fonctionner pour le Cangé de Saint-Martin-le-Beau, en Indre-et-Loire, qui désigne un hameau situé sur la pente du coteau à l’endroit où celui-ci bifurque sur une vallée alluviale ancienne et sèche qui rejoint la vallée de la Loire à la vallée du Cher. Il y a ici un coude dans le relief.

Les Cangé dans les environs de Tours

Les Cangé dans les environs de Tours

Il existe une ferme appelée Cange ou Cangé au nord-ouest du bourg de Neuillé-Pont-Pierre. Cette ferme est située dans un creux du léger coteau d’un ruisseau. La notion de lieu tordu n’est alors pas perçue comme un changement de direction mais comme une anomalie du coteau, un creux formant un coude avec le petit vallon.

Il semble bien que ce soit la notion de coude qui soit à retenir pour le village de Cangey qui nous intéresse ici. Le coteau y fait un coude et le village ancien est construit au pied de ce coteau formant ainsi lui-même un coude. Il n’y a pas ici de méandre de la Cisse ou de la Loire, mais bien une courbe marquée de l’habitat et du relief. Cangé signifierait alors coudé, tordu.

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Notons pour compléter cette analyse que :
– Cangies, dans la commune de Guiscard, dans le département de la l’Oise forme un angle de relief, un coude droit, entre deux petits vallons occupés par des marais et par la forêt.
– Changé, au nord de Laval, dans le département de la Mayenne, est situé juste sur un coude, un méandre de cette rivière.
– Change, en Côte-d’Or, semble avoir la même configuration coudée que Cangey.
– Changé, dans la Sarthe, à l’est du Mans, semble plus problématique, car il n’y a là ni méandre marqué, ni coudée franche, mais seulement le coude formé par un petit vallon avec la vallée de l’Huisne.
– Le Change, à l’est de Périgueux, est situé sur les méandres les plus marqués de l’Auvézère, affluent de l’Isle, méandres formant un M, la commune étant située sur la pointe centrale basse de cette lettre.
– Changey, dans le département de la Haute-Marne est situé, non loin d’une ancienne voie romaine, au pied d’un coude du relief, comme Cangey.
– Changy, au nord-est de Vitry-le-François, dans le département de la Marne est situé sur la rive convexe d’un méandre, un coude important de la petite rivière de la Chée.
– Changy, au nord-ouest de Roanne, dans le département de la Loire, est situé au pied du coteau formé par d’une faille tectonique, là où elle est creusée par la vallée de la Teyssonne, formant ainsi un coude dans le relief.
– Le vieux bourg de Changy, au sud-ouest de Charolles, dans le département de la Saône-et-Loire, est situé sur un angle du relief, dans la vallée de l’Arconce.

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Une vérification statistique peut également se faire sur les lieux-dits suivants :

– Changé sur la commune de Bocé (49).
– Changé sur la commune de Beaumont-Pied-de Bœuf (53).
– Changé sur la commune de Chenillé-Changé (49).
– Changé sur la commune de Pré-en-Pail (53).
– Changé sur la commune d’Auvers-le-Hamon (72).
– Changé sur la commune de Saint-Marceau (72).
– Changé sur la commune de Beaumont-sur-Dême (72).
– Changé sur la commune de Saint-Piat (28).
– Au Haut du Changé sur la commune de Sauville (88).
– A la Borde Changé sur la commune de Vibraye (72).
– Changée sur la commune de Saint-Gonlay (35).
– Changée sur la commune de Muel (35).

– Changy sur la commune de Dompierre-sous-Sanvignes (71).
– Champ de Changy sur la commune de Torcy (21).
– Changy sur la commune de Courcelles-en-Bassée (77).
– Changy sur la commune de Coust (18).
– Changy sur la commune de Taconnay (58).
– Changy sur la commune de Varennes-Changy (45).
– Changy sur la commune de Jully-sur-Sarce (10).
– Changy sur la commune de Chevannes-Changy (58).
– Changy sur la commune de Bourbon-Lancy (71).
– Changy sur la commune d’Epoisses (21).
– Changy sur la commune de Vauxrenard (69).
– Changy sur la commune de Villapourçon (58).
– Changy sur la commune de Cordelle (42).
– Changy sur la commune de Gy-les-Nonains (45).
– Au Fond de Changy sur la commune de Roissy-en-France (95).
– A la Font Changy sur la commune d’Arcomps (18).
– A la Prairie de Changy sur la commune de Lugny-lès-Charolles (71).
– etc.

Ces noms désignent tour à tour, un méandre, un coin, un angle du relief, parfois un angle de frontière, parfois une simple bosse, une courbure, parfois un angle sur une ancienne voie de communication.

Ma conclusion

La conclusion qui semble s’imposer paraît être que Cangey forme un coude, un coin, un angle, qui lui a donné son nom. Ce serait un nom d’origine gauloise. Le terme français se rapprochant le plus d’une traduction possible de ce toponyme serait coudé, ou en coin, en angle. Ce coude devait être simplement la forme en coude de l’habitat du village, ou moins probablement le coude formée par la frontière entre le pays des Carnutes et le pays des Turons et la Loire.

L’origine gauloise du toponyme Cangey, Cangy, semble incontestable. Son sens primitif a sans doute été perdu dès l’époque gallo-romaine où des Cambo, Cambon, sont devenus des « champs bons » et où certains Cangé, ou Cangy, sont devenus des « Changé », et des « Changy ». Le can– ne s’est pas transformé en chan– en Touraine. Cette transformation des Cangé en Changé a eu lieu dans l’ouest de la France, alors que l’on trouve surtout les Changy en Bourgogne. Le suffixe –y est dû sans doute à une forte influence romaine antérieure à la Guerre des Gaules, comme peut nous le montrer la carte précédente de répartition des Cangé, Cange, Changé, Change, et Changy sur le territoire français.

Il est à noter également que la transformation du c- en ch- n’a pas été faite dans la partie sud de la France, en pays de langue d’oc et que la Touraine paraît une exception à la règle, sans doute due à une forte romanisation postérieurement à la Guerre des Gaules.

Notons que la séparation des syllabes can- et –gy, qui pourrait évoquer un champ, campus, une surface plane, mise en rapport avec gy, le gypse, le plâtre, ou un gy, une pente servant à la descente du bois, n’est pas une piste intéressante à retenir.

Vous pouvez retrouver cette interprétation à 33 mn 23′

lors de ma conférence à Cangey en vidéo.

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