Frontières antiques : approche des Saint-Georges (6)

Table des matières de mon enquête sur les toponymes Saint-Georges.

Le culte de saint Georges est, de par le statut du personnage (voir l’article 1), un culte lié à l’ordre équestre et à l’aristocratie romaine et son ancienneté est démontrée par la toponymie gauloise ou gallo-romaine souvent militaire voisine de chaque lieu concerné, mais elle est aussi prouvée par des démembrements anciens de circonscriptions, et même par de nombreuses ruines et d’incroyables vestiges romains et donc aussi à des références culturelles grecques. Ces toponymes et son culte sont souvent liés à des voies, des passages, des entrées, des ponts, des ports, voire à de superbes villae aristocratiques esclavagistes comme des palais impériaux, voire à pire…

Est-ce vrai pour l’Anjou ?

Les frontières de l’Anjou avec les diocèses voisins

On peut trouver étonnant l’absence d’église Saint-Georges en frontière entre l’Anjou et la Touraine, entre l’ancien diocèse de Tours et l’ancien diocèse d’Angers, et entre l’Anjou et la Bretagne. Les églises Saint-Georges semblent être associées surtout à la défense en retrait de la ville principale de la cité angevine, Angers, et de la frontière sud du diocèse.

Remparts gallo-romains du Bas-Empire, vers le 35, rue Toussaint, à Angers (49)

Remparts gallo-romains du Bas-Empire, vers le 35, rue Toussaint, à Angers (49)

Remparts gallo-romains du Bas-Empire, vers le 35, rue Toussaint, à Angers (49)

Photo Nicolas Huron

Cette particularité trouve son explication dans L’atlas de la Région Centre, constitué par le médiéviste Bernard Chevalier et son équipe à l’Université de Tours dont j’ai fait partie.

Voici un extrait de cet atlas :

De la province ecclésiastique à la troisième lyonnaise romaine

En 1330, Tours est un siège métropolitain dont l’archevêque a supériorité hiérarchique sur dix autres évêques suffragants (Angers, Le Mans, et tous les évêques de Bretagne : Nantes, Rennes, Vannes, Dol, Saint-Malo, Saint-Brieuc, Tréguier, Saint-Pol, Quimper). Cette province, au sens exact du mot, recouvre toute la Bretagne, l’Anjou et le Maine. Il est aisé d’y reconnaître la province romaine créée au Bas-Empire, en 385, avec Caesarodunum pour métropole, sous le nom de troisième Lyonnais ; c’est l’une des dix-sept provinces dont les cités sont énumérées par la Notitia Galliarum rédigée entre 390 et 413. On ne peut aujourd’hui savoir quels motifs avaient inspiré aux autorités impériales cette nouvelle organisation territoriale, mais ce qu’il y a de sûr, c’est que l’on y retrouve d’une part les pays naguère rassemblés dans la confédération des Aulerques (moins Evreux) et de l’autre tous ceux qu’a recouvert l’immigration venue de Grande-Bretagne au Ve siècle. Etonnante permanence des réalités géographiques et culturelles, lorsque, aux VIIIe et IXe siècles, cette “petite” Bretagne se rassemble sous ses propres rois et se dilate jusqu’aux limites du Maine, lorsque, peu après, les Normands s’établissent au sud de la Seine, les pays des Manceaux, des Angevins et des Tourangeaux forment seuls le marquisat ou marche de Neustrie soumis vers 856 à Robert le Fort, l’ancêtre des Capétiens ; Ce sont eux aussi, qui au XIe siècle se trouvent rassemblés sous le pouvoir des comtes d’Anjou. Survolons les siècles. Ce sont eux encore que l’on retrouve formant à partir du XVIe siècle la généralité de Tours, tandis que la Bretagne entière constitue celle de Rennes ; la province romaine, même coupée en deux, a parfaitement survécu, parce qu’elle avait servi d’assise à la province ecclésiastique.”

Carte des provinces d’Aquitaine et troisième lyonnaise

Carte des provinces d’Aquitaine et troisième lyonnaise

Carte des provinces d’Aquitaine et troisième lyonnaise, extrait de

Bernard Chevalier : Atlas de la Région Centre, Université François Rabelais, Tours.

Ainsi, on comprend mieux que les frontières avec la Bretagne, avec l’ancien diocèse de Tours et avec l’ancien diocèse du Mans, soient dépourvues d’églises Saint-Georges et on en comprend la présence dans le sud en frontière avec une autre province, l’Aquitaine, qui avait pour capitale Bordeaux de trois églises sur cinq : Saint-Georges-sur-Loire, Saint-Georges-des-Gardes, Saint-Georges-sur-Layon.

Mauvais souvenirs et remplacement d’une mauvaise autorité locale

On remarque également que les cinq églises Saint-Georges en Anjou, dans l’actuel département du Maine-et-Loire, aient toutes donné leur nom à leur paroisse et ensuite à leur commune. Il n’y a pas de petit lieu-dit Saint-Georges et pas de paroisse portant un autre nom et dont l’église serait dédiée à Saint-Georges.

Article de l’inventaire : les cartes, la liste et les liens…

Cliquez sur la carte ci-dessous pour la faire apparaître dans une autre fenêtre.

Saint-Georges 49

Carte Nicolas Huron

Ces indications géographiques nous montrent une forte remise en cause de l’autorité locale, sans doute au Bas-Empire, après la persécution de Dioclétien et après la régularisation de la religion chrétienne comme religion impériale. Il faut placer l’implantation de ces toponymes probablement au Ve siècle, avant le renforcement de l’emprise de l’Empire romain par l’aide des milices franques (voir article précédent), visible avec Saint-Georges-sur-Cher (41) et Francueil (37), et l’église Saint-Georges de Gombergean (41) et Françay (41).

Voyons maintenant la localisation des églises Saint-Georges en Anjou avec plus détails…

L’église Saint-Georges de Saint-Georges-des-Sept-Voies

L’église Saint-Georges de Saint-Georges-des-Sept-Voies (49, Maine-et-Loire, ancien diocèse d’Angers) n’est aujourd’hui visible qu’à travers le toponyme du hameau du Prieuré dont le nom correspondait autrefois à celui de la paroisse, puis de la commune. Elle est aujourd’hui sur la commune très récente de Gennes-Val-de-Loire.

Cette église, située au sud de la Loire, se trouve proche de la grande voie allant de Tours à Angers, par le sud, via Saumur et les Ponts-de-Cé. Cette voie passe sur le ruisseau et ravin de l’Avort, sans doute autrefois sur un ancien pont à péage gallo-romain, à Gennes.

L’accès au ruisseau de l’Avort et à Gennes, qui ne se trouve qu’à 4 kilomètres, pouvait se faire, par le plateau des Brûlins et par la Pagerie.

Auprès de Gennes, on trouve de grandes ruines gallo-romaines à Mazerolles, qui est, comme toponyme, à rapprocher de celui des Maselles de Thésée. On peut encore y voir un théâtre-amphithéâtre et un aqueduc conduisant son eau à une nymphée à Mardron et à des thermes situés non loin de l’église Saint-Vétérin.

Théâtre-amphithéâtre de Gennes (49, Maine-et-Loire)

Théâtre-amphithéâtre de Gennes (49, Maine-et-Loire)

Théâtre-amphithéâtre de Mazerolle à la Grotte de l’Ermitage
lieu ayant servi de cimetière (Gennes ; 49, Maine-et-Loire)

Photo Nicolas Huron

Théâtre-amphithéâtre de Mazerolle (Gennes ; 49, Maine-et-Loire)

Théâtre-amphithéâtre de Mazerolle (Gennes ; 49, Maine-et-Loire)

Détail d’un encorbellement retaillé et transformé en sarcophage.
Théâtre-amphithéâtre de Mazerolle (Gennes ; 49, Maine-et-Loire)

Photo Nicolas Huron

L’église Saint-Vétérin semble être d’une grande ancienneté, tout comme l’église Saint-Eusèbe située sur le coteau surplombant la Loire au nord-ouest du bourg dans lequel a également été découvert les ruines d’un sanctuaire romain près du fleuve.

La voie romaine passait sur les hauteurs du coteau, sans doute sur l’emplacement de l’actuel Chemin de Saumur. Il devait aussi exister un passage sur la Loire à Gennes, un pont ou autre dispositif, pour rejoindre, en face, les Rosiers. Ce passage équipait la voie qui rejoignait le Mans à Saintes, via Doué-la-Fontaine, Thouars, Parthenay et Niort.

Les Sept-Voies du toponyme de Saint-Georges-des-Sept-Voies ne semblent pas correspondre au toponyme local du Prieuré, mais semblent plutôt faire référence aux sept voies dont le carrefour se situait à Gennes. Ces sept voies seraient alors, celle vers Saumur par le coteau de la rive sud de la Loire, celle vers Doué-la-Fontaine et l’Aquitaine, celle vers Vihiers et Cholet, celle vers Saint-Sulpice-sur-Loire, les Ponts-de-Cé et Angers, et de l’autre côté de la Loire, celle vers Le Ménitré et Angers par la rive nord, celle vers Baugé-en-Anjou, la Flèche et le Mans, et celle allant vers Tours par la rive nord.

Le même phénomène de décalage est visible avec Montrichard et son pont sur le Cher, et, Pontlevoy qui semble désigner le pont gallo-romain sur le Cher, pont mobile, levant, qui fit sans doute la fortune gallo-romaine de Pontlevoy. Quand une famille d’aristocrates a un revenu rentier, elle associe parfois, par superstition, sa prospérité à l’origine de cette prospérité. Ainsi les protestants de la Rochelle, mis au siège par Richelieu, commerçants négriers, portaient des habits noirs de croque-maures, casse-croûte de leur livraison… On parle de travail, qui signifie « torture » au Moyen Age au noir… C’est jamais très catholique.

Le toponyme de Chemellier situé à l’ouest ressemble à celui des Sept-Voies. C’est un toponyme proche des chameliers de la route de la soie.

On peut aussi signaler à 6 kilomètre du prieuré de Saint-Georges-des-Sept-Voies la présence de la nymphée gallo-romaine de Saint-Maur-sur-Loire, et non loin de là, le toponyme de Saint-Rémy-la-Varenne qui est sans doute à associer à un très ancien baptistère.

Le nombre sept évoque quoi pour vous ? L’arc de triomphe de Titus ?

L’église Saint-Georges de Saint-Georges-sur-Layon

L’église Saint-Georges de Saint-Georges-sur-Layon (49, Maine-et-Loire ; ancien diocèse d’Angers) est située tout près d’une avancée de l’Anjou, à Tancoigné, sur le diocèse de Poitiers. Elle est située sur une voie allant de Tours à Nantes, via Doué-la-Fontaine.

Doué-la-Fontaine semble le lieu important à défendre. C’est un lieu de frontière entre l’Anjou et le Poitou et un carrefour important des voies reliant Angers à Poitiers, Angers à l’Aquitaine via Niort, Tours à Nantes, via Saumur, et reliant aussi Saumur à Cholet.

A Doué-la-Fontaine ont été trouvés de nombreux vestiges romains qui semblent être à associer à un camp militaire : peut-être un amphithéâtre, baptisé l’amphithéâtre de Douces et situé dans d’anciennes carrières, des trésors monétaires, un camp romain hypothétique, des enceintes rectangulaires et de nombreux vestiges troglodytes difficilement datables.

Le toponyme militaire de Châtelaison est probablement un des anciens noms de cette localité militaire défendant un passage sur le Layon, l’église Saint-Georges ayant été implantée avant ce passage sur la voie Tours-Nantes, via Saumur, Doué-la-Fontaine, Chemillé et Beaupréau.

L’église Saint-Georges de Saint-Georges-des-Gardes

L’église Saint-Georges de Saint-Georges-des-Gardes (49, Maine-et-Loire ; ancien diocèse d’Angers) se situe au sud de Chemillé, sur l’actuelle commune de Chemillé-Melay, sur une avancée de la frontière du diocèse d’Angers à l’intérieur de la province d’Aquitaine, sur une grande voie reliant Angers à Cholet.

Chemillé, toponyme routier, semble le lieu à défendre sur cette voie car c’est aussi un carrefour de la grande voie reliant Tours à Nantes, via Doué-la-Fontaine et Beaupréau.

Cette configuration ressemble à la présence de Louestault avec son église Saint-Georges (37, Indre-et-Loire, ancien diocèse de Tours) voisine de Chemillé-sur-Dême (37, Indre-et-Loire, ancien diocèse du Mans) sur une voie reliant le Mans à Tours et non loin de la voie reliant Orléans à Angers, via Blois, Château-Renault et Château-la-Vallière.

Le toponyme militaire des-Gardes de Saint-Georges-des-Gardes est accentué par ceux du Puy de la Garde et du Bois de la Garde.

L’église Saint-Georges de Saint-Georges-sur-Loire

L’église Saint-Georges de Saint-Georges-sur-Loire (49, Maine-et-Loire ; ancien diocèse d’Angers) se situe à environ 15 kilomètres d’Angers, sur le plateau du coteau de la Loire, au nord de ce grand fleuve, sur la voie reliant Angers à Nantes. Elle est placée au premier carrefour sur cette voie en partant d’Angers. Nous sommes là à 8 kilomètres d’Ingrandes, toponyme attesté de frontière, avant Champtocé-sur-Loire qui rappelle sans doute la présence d’un camp romain.

Le caractère défensif des abords ouest de la ville d’Angers est aussi notamment rappelé par les toponymes de la Forêt de Linière, celui de Saint-Jean-de-Linière.

Saint-Georges-sur-Loire, toponyme militaire, se situe sur cette voie après Saint-Martin-du-Fouilloux et avant Saint-Germain-des-Prés, qui sont aussi des toponymes militaires, mais sans doute plus récents.

Le toponyme de la Comterie situé auprès et au sud-ouest de Saint-Georges-sur-Loire est peut-être directement à mettre en rapport avec l’implantation de ce toponyme, car nous avons là une évocation d’une haute autorité romaine du Bas-Empire, ou d’une autorité mérovingienne très importante.

Le toponyme du Port Girault situé au sud de la commune est à associer au caractère militaire défensif.

L’église Saint-Georges de Saint-Georges-du-Bois

L’église Saint-Georges de Saint-Georges-du-Bois (49, Maine-et-Loire ; ancien diocèse d’Angers) se situe dans l’actuelle commune récente du Bois-d’Anjou, à mi-chemin entre les voies allant d’Angers à Tours au sud, d’une part, et d’Angers à Orléans au nord, d’autre part.

Le caractère militaire du toponyme est accentué par ceux de la Butte, du Château, de la Baronnière, de la Motte, de la Martinière, de la Fripellerie, du Tertre, etc., mais aussi par celui de la commune voisine de Saint-Martin-de-Vertou.

Un site gallo-romain important a été identifié à Beaufort-en-Vallée à 7 ou 8 kilomètres au sud de Saint-Georges-du-Bois. Il s’agissait sans doute d’un important péage se justifiant par une voie romaine construite en levée au-dessus des marais de l’Authion et unissant les monticules naturelles des lieux et comprenant plusieurs arches.

On doit également noter que le lieu-dit se situe entre Fontaine-Milon et Fontaine-Guérin.

Conclusion

En Anjou, le culte de Saint-Georges semble associé à la présence proche d’une forte autorité, de vestiges gallo-romains prestigieux, mais aussi à des carrefours ou voies romaines importantes. Il est associé à la défense de la ville d’Angers, chef-lieu de la cité, mais aussi à des équipements aristocratiques campagnards.

Il est bon de rappeler que les équipements “publiques” romaines, comme les ponts, les voies, les ports, les théâtres, les amphithéâtres, les thermes, les fontaines, les nymphées, les sanctuaires, et même les camps de soldats, étaient le plus souvent financés par l’aristocratie, voire même par l’empereur, et que le caractère “publique” de ces aménagements naviguait entre leur rentabilité (péages, jeux, soins, sacrifices aux dieux, etc.) et la popularité de cette autorité. Cette popularité oscillante, selon les abus locaux de la dite autorité, explique l’implantation du culte du Grand Martyr saint Georges, non pas forcément pour en atténuer ou en éliminer les abus, mais aussi pour servir de nasse et de piège vis à vis d’éventuels révoltés à cette même autorité.

Ces toponymes rappellent le mercenariat, voire le caractère étranger et oriental, de la soldatesque esclavagiste romaine, mais aussi la fin de cet esclavage sous la pression de la religion chrétienne dans des temps de menaces et pour finir de destruction totale de l’Empire romain d’Occident par les hordes des barbares germains et par l’instauration de la royauté mérovingienne franque pendant cette destruction, les Francs étant des guerriers de religion romaine situés sur la frontière belge et fédérés à l’Empire pour sa défense depuis la fin du IVe siècle.

Les Saint-Georges sont des toponymes liés à une aristocratie équestre semblant être soumise à une autorité financière bien plus importante.

D’autres régions sont comparables à l’Anjou en France, le Poitou et la Marche, la Basse-Normandie et le département de la Loire au nord-ouest de Saint-Etienne (42) et plus généralement les abords plus ou moins lointains de la ville de Lyon et surtout la voie entre l’Aquitaine et cette ville.

Chaque toponyme mérite son livret et sa conférence…

Les toponymes Saint-Georges en France

Les toponymes Saint-Georges en France

Les toponymes Saint-Georges en France

Carte Nicolas Huron

Article de l’inventaire : les cartes, la liste et les liens…

Table des matières de mon enquête sur les toponymes Saint-Georges.

Si vous voulez quelques détails à propos de la partie nord du diocèse de Chartres, il suffit de demander… Sonchamp ? Trappes ? Richebourg ? Ymeray ? Cloyes-sur-le-Loir ? Les Corvées-les-Yys ? Luplanté ?

Mets, tousse ce pet…

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