La latinisation médiévale des toponymes

Consultez un historien de terrain :

La plupart des toponymistes ou des personnes qui s’occupent d’identifier l’origine des noms de lieu, font tous la même erreur d’appréciation. Ils prennent comme argent comptant les mentions écrites anciennes des noms de lieu.

Ces mentions écrites datent pour la plupart de la période allant de la fin du XIe siècle au milieu du XIIIe siècle. Elles sont presque toutes issues de chartes, c’est-à-dire d’actes juridiques anciens comme des ventes, des donations, des échanges, etc.

Cartulaire du prieuré de Moncé XIIIe siècle

Cartulaire du prieuré de Moncé XIIIe siècle (Photo N. Huron, archives diocésaines de Tours)

La latinisation médiévale

Pendant cette période de l’histoire de France, presque tous les écrits étaient en latin médiéval.

L’ancien français commencera généralement à apparaître dans les chartes vers les années 1250-1260. Vers la fin du XIIIe siècle et à partir du XIVe siècle, la plupart des mentions écrites apparaissent des transcriptions phonétiques de la forme actuelle.

Vers le milieu du XIIIe siècle, on trouve alternativement, selon que les chartes sont écrites en latin ou en vieux français, des noms de lieu latinisés ou non, sans continuité chronologique.

Comment étaient traduits ou transcris les noms de lieu ?

Auparavant les noms de lieu étaient traités de la manière suivante : Plus l’acte est daté des environs du XIIe siècle, plus le clerc qui le rédigeait, ou plutôt qui le traduisait, essayait de traduire aussi le nom de lieu en latin. La plupart du temps, il n’y arrivait pas, le toponyme ayant perdu un sens compréhensible. Le clerc transcrivait alors le toponyme phonétiquement et y ajoutait une terminaison latine afin qu’il s’intègre grammaticalement au texte de la charte.

Si le nom de lieu apparaissait à l’ablatif de lieu ou au datif (COI), on lui mettait une terminaison o, io, aco, iaco, etc. S’il s’agissait d’un génitif, la terminaison ajoutée était i, ii, is, aci, iaci… S’il s’agissait d’un accusatif, la terminaison ajoutée était alors um, am, ium, acum, iacum. Etc.

On s’aperçoit toujours que les terminaisons dépendent de la phrase du texte original. Les historiens respectent assez peu ces formes écrites et les rapportent généralement au nominatif (cas sujet), avec une terminaison en “um”, “ium”, “ius”, “us” parfois “is”. Ils font eux-mêmes une adaptation faussée. Ainsi, Limeriaco dans le texte, deviendra pour l’historien Limeriacum, ce qui est idiot.

Le mieux est de mentionner les mentions écrites anciennes sous leur forme originelle, sans les modifier grammaticalement.

Le problème est que les formes transformées au nominatif par les historiens sont copiées et recopiées, et re-recopiées, etc., transmettant l’idée fausse que ce sont les formes anciennes du toponyme, ce qui est faux.

On trouve même à ce propos des bizarreries. Certains historiens amateurs se permettent même de traduite en latin des toponymes, comme essayaient de le faire les clercs rédacteurs des chartes au Moyen Age. Ainsi Herbault (nom d’homme d’origine germanique), est devenu récemment pour certains historiens Herba alta, herbe haute., idée  et traduction totalement erronée et fantaisiste.

Exemple : Chambord

La première mention écrite de Chambord provient d’une charte de Charles le Chauve datant de 860 ou 861 et confirmant à l’abbé du monastère de Corbion, dans le Perche, la possession, dans le pagus d’Orléans, du petit domaine de Chambord : “in pago aurelianensis villula Cambort”. Dans ce cas, la forme phonétique est conservée comme c’était généralement le cas aux IXe et Xe siècles.

Les premières mentions certaines de Chambord, nom de lieu du célèbre château royal, apparaissent à travers des mentions de la chapelle du prieuré Notre-Dame de Chambord, établissement religieux antérieur à la construction du rendez-vous de chasse du roi François Ier.

Des bulles papales (actes pontificaux) de confirmation des possessions de l’abbaye de Bourgmoyen de Blois, datant de 1145, 1154, 1165 et 1183, nous donne la mention “capella de Chamborti”. La terminaison “i” est dû à la forme du génitif du complément du nom. Cette terminaison a été ajoutée, mais on disait déjà phonétiquement Chambor à l’époque. Le clerc a pensé que le nom devait se terminer par un “t” et non un “d”. Le “t” se prononçait peut-être encore à l’époque par liaison.

Des donations faites par le comte  de Blois Thibaud V en 1183 mentionnent “capellae de Chamborto et canonico in ea servienti”. Il s’agit là d’un datif ou d’un ablatif.

Dans une autre charte datant de 1218, on trouve : “capellano de Chambort et prioritui loci illius”. Dans ce cas, le clerc n’a pas pris la peine de rajouter une terminaison latine.

On trouve ensuite des formes diverses : Chambort, Chambord, Chambourt, Chambourd, dans des actes en ancien français.

En fait, Chambord se disait cambort depuis probablement l’époque romaine, où le sens de cambo ritu, ou cambo ritos, le gué du méandre (de la rivière du Cosson), le passage de la courbe, en langue gauloise, a été perdu. Il prit ensuite la forme de Chambort par la transformation du cam en cham vers l’an mil.

Chambord prendra ensuite un “t” ou un “d” final selon les transcriptions.

Le “d” final s’est imposé par l’attraction jouée par le sens du mot français compréhensible “bord”.

Que faut-il donc penser des mentions écrites anciennes ?

Les formes latines ne doivent être prises que pour ce qu’elles sont : des traductions ou des adaptations à la langue latine.

La forme phonétique actuelle du mot est beaucoup plus importante pour en déterminer son origine. Celle-ci a généralement peu varié à travers le temps.

Arrêtons donc de prendre ces adaptations comme les formes anciennes des toponymes, elles n’en sont que des transformations latines médiévales.

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2 réponses à La latinisation médiévale des toponymes

  1. LAPEYRE Jean Pierre dit :

    Bonjour,
    Comment avoir le mot de passe pour recevoir les livres?
    Bien cordialement

  2. Nicolas HURON dit :

    Il suffit d’entrer votre adresse e-mail et vous recevrez le mot de passe dans l’e-mail de réponse, ainsi que les liens de téléchargement.
    Cordialement
    Nicolas Huron

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